Avant 6 ans, pas d’écrans. Vraiment ?
Ce que les chiffres disent d’abord
Dès 2 ans, les enfants des pays occidentaux en général cumulent en moyenne près de 3 heures d’écran par jour. Mis bout à bout sur une année, cela représente environ 1 000 heures. C’est davantage que le volume horaire d’une année scolaire complète de maternelle. Si l’on savait qu’une activité occupe plus de temps que l’école dans la vie d’un enfant de 3 ans, voudrait-on savoir ce qu’elle lui apporte ?
Ces chiffres concernent la moyenne tous âges confondus. Chez les 3,5-5,5 ans spécifiquement et en France, un rapport commandé en 2024 par l’Élysée estime ce temps à 1h30 par jour, soit déjà près de 500 heures par an dans un cerveau en plein développement.
Ce dont le cerveau a besoin avant 6 ans
Le cerveau d’un jeune enfant est dans une période de plasticité exceptionnelle. Les grandes « fenêtres » de développement qui s’ouvrent durant l’enfance pour le langage, l’attention, la capacité à entrer en relation, ne restent pas ouvertes indéfiniment. Ce qui n’y est pas construit à temps devient progressivement plus difficile à construire.
Or, ce cerveau en chantier n’a pas besoin d’écrans. Il a besoin d’autre chose : qu’on lui parle, qu’on lui lise des histoires, qu’on lui offre des livres. Il a besoin de s’ennuyer, de jouer, de construire, de courir, de chanter, de dessiner. Toutes ces activités construisent son cerveau bien plus sûrement qu’un écran récréatif, aussi bien conçu soit-il.
« Mais les contenus éducatifs de qualité, c’est différent ? »
C’est l’argument le plus fréquent et le plus difficile à démêler. La réponse honnête est : en partie.
La Société canadienne de pédiatrie, dans un document de référence publié dans Paediatr Child Health (2017), reconnaît que certains contenus télévisés bien conçus peuvent avoir des effets positifs sur le langage à partir de 2 ans environ… mais à une condition rarement remplie : que l’enfant regarde avec un adulte qui échange avec lui sur ce qu’il voit. Ce même document précise que l’enfant apprend toujours mieux, sur le plan du vocabulaire et de l’expression, lors d’échanges réels et dynamiques avec un adulte, sans écran.
Autrement dit : même dans le meilleur des cas, l’écran reste moins efficace que la présence humaine. Et dans la réalité des foyers, regarder ensemble en échangeant activement est l’exception, pas la règle.
Écrans et langage : ce que montre la recherche
Le lien entre temps d’écran et développement du langage passe par un mécanisme simple, bien documenté : quand la télévision est allumée, même en fond, les parents parlent moins à leurs enfants et les enfants initient moins d’interactions (Kirkorian, 2009 ; Radesky, 2015). Ce n’est pas l’écran qui abîme directement le langage. C’est le silence qu’il installe.
Michel Desmurget, neuroscientifique et directeur de recherche à l’INSERM, synthétise dans La Fabrique du crétin digital (Seuil, 2019) plusieurs décennies d’études sur le sujet : les effets négatifs des écrans sur le langage, l’attention et les apprentissages sont robustes, répliqués, et indépendants du niveau socio-économique des familles.
La peur du retard numérique
Un autre frein souvent évoqué : « Si mon enfant n’est pas exposé aux écrans tôt, il sera en retard plus tard. »
Les données ne confirment pas cette crainte. L’absence d’exposition numérique durant les six premières années de la vie n’a aucun impact négatif détectable, ni à court ni à long terme. Un enfant qui grandit sans tablette avant 6 ans apprendra à utiliser ces outils en quelques heures quand le moment vient parce qu’ils sont conçus pour être aussi simples que possible.
Ce qui ne s’apprend pas aussi facilement plus tard, en revanche, c’est la concentration, le goût de l’effort, la richesse du langage, la capacité à entrer en relation. Ces compétences-là se construisent tôt, dans des moments précis, par des expériences précises.
Un mot sur l’attention
L’attention d’un enfant de 4 ans est courte par nature, et ce n’est pas un problème : c’est par l’engagement actif qu’elle se construit. Les écrans captent l’attention, ils ne la développent pas. La différence est importante : un enfant captif devant un écran n’est pas un enfant dont l’attention se renforce. C’est un enfant en attente du prochain stimulus.
À l’inverse, quand un enfant participe activement à une lecture, qu’il anticipe, répond, manipule, son cerveau travaille différemment. L’attention se construit dans l’échange, pas dans la réception passive.
Alors, concrètement ?
Avant 6 ans : pas d’écrans récréatifs. Non par dogmatisme, mais parce que chaque heure passée devant un écran est une heure qui n’a pas été consacrée à jouer, à parler, à écouter une histoire, à construire quelque chose avec ses mains.
Et si les écrans doivent attendre, les livres, eux, peuvent commencer dès la naissance. Pas pour en faire des lecteurs précoces mais parce que feuilleter un album ensemble, commenter les images, inventer la suite, poser des questions : c’est exactement le type d’interaction que le cerveau d’un jeune enfant cherche, et dont il a besoin pour grandir.
La lecture partagée fait partie de ces alternatives, à condition d’y ajouter une dimension interactive qui engage vraiment l’enfant. C’est cette conviction qui a donné naissance à Coffrescence.
Sources : Michel Desmurget, La Fabrique du crétin digital, Seuil, 2019. Société canadienne de pédiatrie, « Le temps d’écran et les jeunes enfants », Paediatr Child Health, 22, 2017. Rapport « Enfants et écrans : À la recherche du temps perdu », avril 2024. Kirkorian H.L. et al., 2009 ; Radesky J. et al., 2015.